Robert Tyre Jones IV - Préface

Le 17 mars 2002, la communauté golfique du monde entier a célébré le 100e anniversaire de mon grand-père. Avec joie et fanfares. Combien de célébrités n’ont-elles pas été oubliées, cent ans après leur naissance ? Pourtant, plus d’un siècle après sa naissance, Robert Tyre Jones Jr reste présent dans notre mémoire. Admiré et, fait intéressant, jouissant encore d’une immense popularité.

 

Pourquoi Bobby Jones capte-t-il toujours l’attention et le respect du monde ? Pourquoi est-il considéré comme un champion unique, malgré le parcours d’autres grands athlètes ? Parce que son nom est gravé sur un trophée ? Je pense que l’une des raisons pour lesquelles mon grand-père est vénéré est qu’il n’existe aucun aspect de ce jeu sur lequel ne plane pas son ombre.

 

Il a vécu à une époque intéressante de l’histoire des États-Unis. Il est né à Atlanta, le 17 mars 1902. Moins de cinquante ans après la fin de la guerre civile. Lorsqu’il a commencé la compétition, la plupart des vainqueurs provenaient du Nord. En effet, les tournois s’y disputaient sur des greens rapides alors que les joueurs du Sud avaient l’habitude de ne jouer que sur des surfaces lentes. Je soupçonne, bien que je ne puisse le prouver, qu’il y avait dans cette affirmation une part de chauvinisme. Les grands champions ne viendraient-ils que du Nord ?

 

Le triomphe de mon grand-père a mis un terme à cette légende puisqu’il a remporté des championnats sur toutes sortes de greens et sur plusieurs continents. Sa popularité a d’ailleurs servi de pont entre le Nord et le Sud, ces deux pôles qui sortaient d’une guerre acharnée et dont les rancœurs étaient encore fraîches.

 

Au Royaume-Uni, il fut un excellent ambassadeur des États-Unis. Lorsqu’il est arrivé là-bas pour la première fois en 1921, la Première Guerre mondiale venait de se terminer. L’effet dévastateur de ce conflit sur la population britannique avait été effroyable… Beaucoup d’hommes des villes et des villages n’étaient jamais rentrés. D’autres avaient perdu la raison ou étaient invalides. Il existait à cette époque un ressentiment à l’égard de l’Amérique. Les Boys n’avaient combattu qu’à la fin de la guerre. Et ces Américains se vantaient d’avoir apporté la victoire aux alliés. Mon grand-père a débarqué dans cette atmosphère effrayante et sa misérable prestation à l’Open britannique, en se disqualifiant lui-même sur le parcours du Old Course de St Andrews, a provoqué la colère de la presse britannique. Dans ses colonnes, elle l’a snobé : « Jones n’est en fait qu’un garçon tout à fait  ordinaire ! »

 

Mais, six années plus tard, lorsque mon grand-père remporta son premier Open britannique, le cœur des Britanniques et celui des Écossais lui furent offerts. Lorsqu’il annonça que la Claret Jug - le trophée remis aux vainqueurs de l’Open - devait rester en Écosse et qu’il n’avait pas l’intention de la ramener en Amérique, la glace qui le séparait des sujets du Royaume-Uni fut brisée pour l’éternité.

 

Sa relation fraternelle avec le peuple écossais s’est approfondie avec le temps. En 1958, il fut nommé « Freeman of the City » de St Andrews. Avec son humour habituel, touché en plein cœur et ému par cet hommage, il déclara à l’assemblée : « Maintenant, je peux officiellement me sentir chez moi ici, comme je l’ai présumé officieusement pendant des années ! »

 

Bobby Jones a changé presque toutes les facettes du golf tel que nous le connaissons aujourd’hui. Ses exploits ont donné une renommée internationale aux championnats. Car, avant son triomphe en 1930, ils ne recevaient que peu de considération.

 

Lorsque les professionnels ont eu besoin d’un « grand chelem » - puisqu’ils ne pouvaient pas disputer les championnats amateurs - ils ont créé le PGA Championship et le tournoi des Masters. Notez bien que les Masters est le seul Majeur qui se joue sur le même parcours chaque année. Un lieu que mon grand-père a conçu avec Alistair MacKenzie et un tournoi qu’il a fondé.

 

Il a apporté des changements radicaux dans le matériel de golf. Bien qu’il ait appris à jouer avec des manches en hickory, il a signé, après sa retraite, la première série de clubs équipés de têtes en bois et de manches en acier. Ce fut une véritable révolution. Elle pourrait être comparée à celle provoquée de nos jours par le remplacement du graphite par le titane. Pourquoi a-t-il fait cela ? Pour aider le joueur moyen à frapper correctement une balle. Voilà la raison pour laquelle les clubs Jones sont restés les plus vendus dans le monde, pendant plusieurs décennies.

 

Il a changé la façon dont nous comprenons le swing de golf. Ses écrits sont considérés comme des ouvrages remarquables, décrivant une technique toujours d’actualité. D’illustres commentateurs de la télévision insistent aujourd’hui encore sur la qualité des films pédagogiques que mon grand-père a animés. Ils ont pourtant été tournés en 1930 ! Des personnalités telles que Byron Nelson ou Jack Nicklaus ont confirmé que les amateurs pouvaient apprendre beaucoup, en étudiant de près le swing de mon grand-père !

 

Chaque année, le Bob Jones Award est décerné par l’USGA. Il récompense l’esprit sportif et la contribution à ce jeu. Des bourses d’études ont été créées en son nom au Canada et aux États-Unis. Des millions de dollars financent ainsi les échanges d’étudiants entre les universités Emory, Georgia Tech et St Andrews.

 

Je veux parler aussi du code d’honneur et de sportivité de mon grand-père. Au cours de sa carrière d’amateur, il est parvenu à surmonter ses nombreuses colères pour laisser la place à un fair-play irréprochable.  Son intégrité est à souligner. À plusieurs reprises, il s’est infligé des pénalités pour des infractions aux règles dont personne n’avait été témoin. Un jour, cela lui a même coûté la victoire à l’US Open. 

 

Se déplaçant dans un fauteuil roulant, handicapé par une maladie douloureuse et incurable, il ne s’est jamais plaint une seule fois à quiconque. « J’ai toujours joué la balle où elle était posée. » Il était, à bien des égards, l'un des plus grands hommes de notre époque, ou de n'importe quelle époque.

 

Pourtant, pour moi, pour mes sœurs et mes cousins, il était juste « Bub », le surnom inventé par son petit-fils Bill Black. Je garde le souvenir des instants que j’ai eu le privilège de passer en sa compagnie. Des conseils offerts, des sourires accordés. Oui, je le chérirais tout le restant de ma vie.

 

Je tiens à souligner que la famille Jones est honorée et reconnaissante envers Frédéric Lecomte-Dieu. Nous sommes particulièrement fiers et touchés de voir l’héritage de « Bub » présenté en France. Le pays où lui et ma grand-mère ont eu tant de moments heureux entre l’intermède du British Amateurs et l’Open britannique en 1930.

 

Bonne lecture à vous.

 

Robert Tyres Jones IV